8000 km de route et 40 cm de grêle.

Durant mes mois de préparation cet hiver, quand je pensais à mon étape à San Francisco, c’était censé être le vrai début de mon voyage, le moment tant attendu.  Quelques semaines de travail et j’y serais.

J’avais décidé de commencer par faire Makwa parce que ça simplifiait mes démarches de départ et parce que financièrement ça faisait plus de sens.  Ça m’amènerait du point A au point B sans que j’aie à dépenser et j’aurais en plus l’occasion de retenter une expérience qui m’avait marquée la première fois.

Il y a cinq ans, j’en avait déjà assez de travailler en vente et j’avais naïvement cru qu’en changeant d’entreprise, pour occuper un poste similaire, je trouverais un peu de bonheur.  J’ai eu à peine le temps d’essayer que je me retrouvais hospitalisé pour une occlusion intestinale. Les circonstances ainsi qu’une certaine négligence de ma part ont fait que je me suis ensuite retrouvé au chômage.  Avec du recul, c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

Quand je réfléchis à cette période de ma vie, et sans vouloir tomber dans les clichés du genre « il n’y a rien qui arrive pour rien », j’aime me dire que c’était un message que mon corps voulait me passer.  Un message du genre : « Ce que tu fais ne marche pas pour toi, il faut que ça change ». C’est juste dommage que j’aie mis des années pour le comprendre ce message là et qu’au moment de me le faire « dire » par mon corps, j’aie eu à endurer les pires douleurs de ma vie.  Quand l’infirmière de la réception m’avait demandé de lui dire mon niveau de douleur sur dix j’avais dit huit, mais un huit dit à travers les dents, un huit avec la mention « bien mérité » à côté, un huit qui me fait me dire que je ne voudrais pas vivre des quatre ou des cinq trop souvent.

J’avais quand même dû y aller deux fois à l’urgence.  La première fois l’urgentologue m’avais donné quelque chose pour la douleur, une petite tape dans le dos et un super conseil : « T’as juste une petite gastro. Force-toi pas trop pour souffrir mon grand, tu vas finir par te faire mal pour vrai ».  Je ne savais pas trop comment prendre ça.  Sauf qu’une semaine plus tard, ils m’enlevaient quarante centimètres d’intestin grêle que j’aurais bien aimé lui mettre dans la face.  J’ai été blasé par mon emploi longtemps, je sais à quoi ça ressemble.  Moi, le pire qui pouvait arriver si j’étais négligeant dans mon travail, ça aurait été qu’un téléphone cellulaire fonction pas bien.  Lui, il n’avait pas le droit d’être blasé, il jouait avec la vie des gens.  J’espère que son corps lui a passé un message depuis.

Le fait d’être quelques mois sans emploi a ouvert la possibilité pour moi d’occuper un poste temporaire chez Makwa.  Genre de chose qui aurait été impossible autrement parce que j’avais besoin d’un emploi stable pour payer mes études. L’expérience m’a marqué.  D’abord parce que j’ai rencontré plein d’autres personnes qui comme moi rêvaient de voyager plus et d’intégrer ça dans leur mode de vie. Ensuite parce que je n’ai jamais travaillé aussi fort. Chaque minute de chaque journée pendant six semaines demandait un minimum d’effort professionnel. Un effort qui heureusement était tous les jours récompensé par de nouveaux paysages, de nouvelles expériences.

J’ai terminé mon été complètement épuisé et à bout. Je venais de déposer mon groupe à l’aéroport et je me disais déjà que je ne ferais plus jamais cela.  Trois jours plus tard j’avais déjà changé d’idée.  L’intensité de l’expérience biaisait ma perspective.  Avec du recul, juste un peu de recul, je réalisais que j’avais vécu l’un des plus beaux étés de ma vie.  Que les 8000 km que j’avais parcouru m’avaient changé et que j’avais une meilleure idée de ce que je devrais faire de ma vie.  Je me sentais invincible, comme si j’avais tout compris.

Et bang, quelques semaines plus tard je vendais encore des cellulaires.  Retour à la case départ.  Depuis ce temps-là, mon corps et ma vie m’en ont envoyés d’autres messages.  Peut-être pas en m’envoyant à l’urgence mais en me faisant souffrir tout autant.

C’est juste une petite déprime. Force-toi pas trop pour souffrir mon grand, tu vas finir par être malheureux pour vrai. Non, cette fois-ci il faut vraiment que je fasse quelque chose.  Je ne retourne pas chez moi en attendant que ça passe.

Je veux vraiment que ce soit différent cette fois-ci.  Je veux ramener un peu de cette énergie que je trouve en voyage lorsque je serai de retour à Sherbrooke.

Mon séjour chez mon ami à San Francisco n’aura pas été comme prévu.  Premièrement parce que je suis plutôt à Mountain View et qu’il n’y a rien proche d’ici. Deuxièmement parce que je suis épuisé et malade et que j’avais réellement besoin de repos.  Autrement dit, depuis cinq jours je ne suis pratiquement pas sorti.  Heureusement, les circonstances et le timing sont bons.  Ce repos-là, j’en aurait eu besoin dans tous les cas alors pourquoi ne pas profiter du confort qui s’offrait chez lui (lire profiter de la piscine et du spa).

Si j’étais retourné à Sherbrooke directement après Makwa je serais assurément retombé dans ma vielle routine et j’aurais pris la première opportunité d’emploi qui se serait présentée à moi. Or, mon voyage n’est pas terminé et mes batteries sont rechargées.  J’ai eu le temps de faire le point et de planifier la suite. De renouer avec un très bon ami dont la perspective sur ma vie m’a éclairé.

Je suis prêt pour la suite, j’arrive à Vancouver dans moins d’une heure.