Le Grand Canyon invisible

Il fait tellement beau tous les jours depuis que je suis sur la côte ouest que j’avais presque oublié la possibilité qu’il puisse pleuvoir à l’occasion.  Depuis qu’on s’est levé ce matin, il pleut sur le Grand Canyon.  J’avais prévu le coup et j’ai des vêtements pour la pluie. Le problème c’est qu’aucun des jeunes du groupe n’est habillé pour l’occasion.  C’est la troisième fois que je visite cet endroit et je n’ai toujours pas fait de randonnée digne de ce nom.  Je ne crois pas que ce sera pour cette fois.

On passe la journée à Flagstaff, à environ une heure au sud-est du Grand Canyon.  C’est un bon plan B, les jeunes en profitent pour faire des achats, visiter des boutiques et musées sous le thème de la route 66 et moi j’en profite pour récupérer.

Sur le chemin du retour il fait déjà noir.  Je décide de m’arrêter à l’un des points de vue pour aller voir le canyon de nuit et les étoiles. Il n’y a que nous dans le stationnement. Les jeunes sont excités, eux qui dormaient dans le bus quelques minutes plus tôt. On a peut-être trois cents mètres à parcourir mais on ne voit rien.  La noirceur est totale.  Je n’ai jamais vu un ciel aussi beau, je n’ai jamais vu autant d’étoiles.  La voie lactée est visible d’un bout à l’autre du ciel et la lune est complètement absente.

En arrivant sur le bord du canyon le vent se lève, légèrement. Quatre paires de yeux brillent dans le noir. Il y a un groupe de chevreuil à deux mètres de nous, ils nous ont vu mais ne craignent pas notre présence, ils mangent tranquillement.  Il y a une femelle, deux faons et un grand mâle avec des bois énormes. Ce dernier lève la tête, nous observe un instant puis recommence à manger, il accepte notre présence. Pour un moment le temps s’arrête, nous sommes vingt-trois et le silence règne.  Tout le monde sait, ou sent, que ce genre de rencontre avec la nature est un moment d’exception.  Un moment qu’on partage, tous.

De l’autre côté se trouve le Grand Canyon, seule une petite rambarde nous en sépare.  J’aurais dû m’en douter, on ne voit absolument rien.  Je demande à tout le monde de se coucher sur le dos et de garder le silence. C’est une épreuve difficile que de garder le silence pour nos dix-neuf adolescents, mais ils finissent par se prêter au jeu. C’est une soirée magnifique, le ciel est complètement dégagé et les conditions sont parfaites.  En l’espace de dix minutes, cinq ou six étoiles filantes traversent le ciel.

On ne voit peut-être pas le canyon mais on sent sa présence, une présence qui impose le respect. Le respect de quelque chose d’infiniment plus grand et plus ancien que soit. Le simple fait de se trouver devant nous fait réévaluer notre perspective sur le monde, sur la vie, sur le temps.

Ces jeunes-là se font vendre un voyage sur la côte ouest parce qu’on leur parle de magasinage à Santa Monica ou dans les outlets de Las Vegas.  Parce qu’on leur dit qu’ils vont passer une journée incroyable dans les manèges de Six Flags.  Seulement, des moments comme celui que nous avons vécu ensemble ce soir personne ne peut les prévoir, personne ne peut nous les vendre.  C’est le genre de moments qui s’improvisent, que la vie nous offre lorsqu’on s’y attend le moins.

Ces trente minutes magiques, ils vont s’en souvenir toute leur vie.  Je vais m’en souvenir toute ma vie.