Interstate 15, rêves et âmes soeurs

                J’ai 4 :30 de route à faire aujourd’hui, Las Vegas-Los Angeles. J’en ai assez de conduire dans le désert sur des routes droites qui ne finissent plus.  Il y a un rap français que j’ai entendu mille fois dans mes séjours qui joue mais je ne l’entends pas.  Je n’arrête pas de penser que j’ai une histoire à conter à propos d’un ami que j’ai rencontré au Japon. Ça fait deux semaines que j’y penses, mais je ne savais pas ce que j’avais à dire exactement.  Aujourd’hui je sais.

                Ça faisait environ deux mois que je vivais à Tokyo et ça faisait presque le même temps que je sortais avec Aya.  Jusque-là, toute mon expérience au Japon tournait autour d’elle alors quand elle a décidée de me quitter je ne l’ai pas très bien vécu.

                Une semaine plus tard, Gabriel Lopez est arrivé au Cozy House, l’auberge de jeunesse miteuse que j’avais fini par considérer comme mon chez-moi.  On s’est tout de suite bien entendus. C’est rapidement devenu l’un des premiers vrais amis que je me suis fait au Japon.

                J’avais du mal à passer par-dessus ma séparation, il le savait.  Il m’avait dit : « Guillaume, ce n’est juste pas la bonne, c’est tout. »  Le genre de phrase toute faite que l’on se fait dire par tout le monde dans ce genre de situation.  C’est d’ailleurs comme ça que je l’avais pris du haut de mes 19 ans.  Mais quand j’y repense, Gabriel m’avait dit cela avec une assurance déconcertante.  Le genre d’assurance que seul quelqu’un qui sait exactement de quoi il parle peut avoir.

                Ce gars-là avait marié la femme de sa vie.  Ça devait faire près de dix ans qu’ils étaient amoureux l’un de l’autre et ils étaient mariés depuis quelques années.  Il n’avait pas besoin de me dire que c’était son âme sœur ; ça se voyait chaque fois qu’il parlait d’elle et il en parlait tout le temps.

                Gabriel venait du Brésil et avait obtenu un visa spécial de deux ans pour pratiquer l’aikido dans l’un des meilleurs dojos du Japon.  C’était son rêve depuis longtemps et comme moi, il était sur place pour le réaliser.

                Ses entrainements se passaient bien, il était motivé et avait l’impression de progresser très rapidement.  Les séances étaient difficiles mais il y allait tout de même trois fois par jours, six fois par semaine.  Il tenait bon, il était venu pour ça. Toutefois, il tolérait beaucoup moins bien de vivre loin de sa femme.  Ils se parlaient tous les jours mais on sentait bien que ça ne suffisait pas, ni pour l’un ni pour l’autre.  C’est deux-là n’étaient pas fait pour vivre si loin l’un de l’autre.

                Près d’un mois après son arrivée, Gabriel a glissé dans les douches après un entraînement et s’est blessé au tibia. Il a essayé de continuer de s’entraîner mais il n’y arrivait pas.  Ce gars si positif habituellement faisait de son mieux pour garder le moral mais la réalité l’avait vite rattrapé ; son rêve s’était écroulé. Il est retourné au Brésil une semaine plus tard.

                À l’époque, c’était surtout l’ironie de la chose qui m’avait marqué.  Un brésilien rêve depuis longtemps de pratiquer son art avec les grands maîtres à l’autre bout du monde, a un accident stupide et doit tout abandonner. Fin du rêve.

                Je ne connais pas la suite de son histoire, je n’ai jamais réussi à le contacter.  Sauf que quand j’y pense maintenant, ça m’arrive de me demander à quel point c’est la blessure qui l’a fait rentrer chez lui.  Il me l’avait montré : ce n’était pas beau à voir mais il arrivait à marcher et je ne crois pas que l’os était fracturé ou quoi que ce soit.  Sa blessure l’empêchait évidemment de s’entraîner comme il l’aurait voulu, mais quelques semaines auraient probablement suffi à le ramener près de son plein potentiel.

                Je crois plutôt que sa blessure lui a fait réaliser que son rêve ne faisait pas de sens sans sa femme.  Qu’il avait planifié tout ça sans trop réaliser qu’elle ne serait pas là pour partager son bonheur.

                Ça fait onze ans que je n’ai pas eu de ses nouvelles, mais dans le scénario que je me fais quand je pense à lui, il vit toujours avec sa femme, ils ont des enfants et il n’a jamais regretté d’être rentré chez lui.  Son rêve, au final, il l’a réalisé même s’il n’est pas resté deux ans à Tokyo.  Il a fait les démarches pour y arriver, il a voyagé et il s’est bel et bien entraîné avec les grands maîtres.  Il a fait le grand saut et c’est ce qui compte.

                Il a réalisé qu’il avait quelque chose de plus important chez lui et il a fait le bon choix de ne pas s’acharner. Tout ça grâce à une blessure.

                En mai cette année, ma sœur nous a annoncé qu’elle était enceinte. J’étais et je suis tellement heureux, pour eux, pour moi, pour mes parents, mes grands-parents.  C’est la plus belle nouvelle que j’aie entendu depuis longtemps.  En même temps ça brasse des choses en moi ; je veux ça aussi, je le voudrais tout de suite mais je ne peux pas.  Je ne suis pas satisfait de ce que j’ai à offrir et puisque je veux être heureux à deux, à trois, je veux commencer par l’être vraiment, moi.

Je ne suis pas en quête du bonheur.  Du bonheur j’en ai tous les jours et je le savoure lorsque je peux. J’aimerais bien trouver mon âme sœur moi aussi, comme Gabriel, sauf que ce n’est pas non plus ce que je suis venu chercher. Il me manque quelque chose, quelque chose que j’espère trouver sur la route.  Quelque chose que je ne pouvais pas trouver en restant immobile comme je l’étais depuis des années. 

                Cette chose que je cherche, j’en ramasse des fragments ici et là plus facilement depuis que je suis parti.  C’est tout de même difficile de voir le tout que ça représente. Lorsque j’aurai suffisamment de pièces pour le deviner je serai prêt à revenir.

                Ce jour-là, lorsque je serai plus près d’être entier, je serai prêt à moi aussi rencontrer mon âme sœur.