Un masque

                 Ma première semaine en Californie a été difficile, la communication n’était pas bonne avec mon équipe et j’ai fait des erreurs que je n’aurais pas fait il y a quelques années. Quand j’ai fait Makwa il y a cinq ans, j’ai eu l’occasion de travailler avec plusieurs personnes très différentes les unes des autres.  À chaque fois j’arrivais à m’ajuster rapidement et à faire en sorte que l’on s’entende bien.   

                 Il y a un peu plus d’un mois, je me suis levé un matin en me disant que c’était finalement le moment d’annoncer mon départ à mon superviseur. J’ai hésité longtemps, je voulais travailler suffisamment pour que le plan de voyage soit réalisable. C’est la motivation qui faisait défaut.  J’aimais mon équipe et j’avais toujours été bien traité mais je n’arrivais pas à donner ce que l’on attendait de moi.  En revenant de ma semaine de formation Makwa, après avoir passé huit jours en camping avec des inconnus, j’avais tellement décroché de mon emploi chez Sherweb que j’étais prêt à quitter le jour même. J’ai quand même fait deux autres semaines.

                J’aurais dû savoir que mon supérieur immédiat, Rodrigo, serait content pour moi.  On s’était bien entendu dès le début et il me comprenait plutôt bien.  J’avais quand même peur qu’il soit déçu que j’abandonne après qu’il ait essayé si fort de m’aider à réussir. Sauf que la réussite pour moi ce n’est pas le fait de sonner une cloche pour annoncer à l’équipe qu’on a fait une grosse vente. Il le savait certainement, mais il voulait m’aider quand même.  Il a réagi, comme plusieurs autres personnes proches de moi, en disant quelque chose comme : « Oui, ça te ressemble de partir en voyage comme ça.  Je suis certain que tu vas trouver ce que tu cherches. »

                L’idée de partir m’est venue six ou sept mois avant de quitter mon emploi, mais je n’en ai parlé qu’à quelques personnes au travail. Je sentais que je ne pouvais pas leur dire, de crainte qu’on me voit comme un imposteur, un traitre.  J’avais quand même travaillé là un an en ne m’y sentant pas à ma place, mais sans jamais le laisser paraître. Après quelques temps dans un emploi qui ne nous convient pas, qui ne nous ressemble pas, on finit par adapter notre personnalité de sorte que cela ne paraisse pas trop.  Le problème c’est qu’en changeant pour quelque chose que l’on aime pas, on finit par ne pas aimer ce qu’on devient.  Le masque qu’on s’impose prend de plus en plus de place et avec suffisamment de temps on en vient même à oublier ce qu’il y a en dessous.

                Je sens que les choses vont mieux cette semaine, la communication avec l’équipe est meilleure et je me sens plus à ma place.  C’est le masque qui tombe tranquillement.  Le problème, c’est que je l’ai depuis au moins quatre ans ce masque. Je ne me souviens pas bien de ce qu’il y a en dessous. C’est pour ça que je suis ici, j’avais besoin de m’éloigner des contextes ou j’avais l’habitude de le porter pour éventuellement ne plus jamais en avoir besoin. 

                La première étape, et j’aurai besoin de temps, c’est de redécouvrir qui je suis. C’est seulement en partant de là que je pourrai trouver cette chose qui apportera un sens à ma vie. Faire l’inverse et changer qui je suis simplement pour survivre c’est une erreur que je ne ferai plus.