Les coquerelles

2:00 du matin, mon réveil sonne, mais je suis déjà réveillé. Ce n’est pas l’excitation qui m’a empêché de dormir cette fois. Tout au contraire, je suis déjà dégoûté par la journée qui va suivre. J’ai un vol à prendre à 5:35 am et je dois penser au temps de me rendre, de passer à la douane et aux bagages. Rien de nouveau, rien d’exceptionnel, mais pour moi ça restera toujours exceptionnellement chiant. Quand on planifie un voyage, on pense surtout aux aventures qu’on va vivre, et non à la journée qu’on va perdre dans le transport.

Ce n’est pas la première fois que je pars, que je prends l’avion, et malgré tout j’ai encore une fois eu ce moment de remise en question où l’on se dit : « Mais qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi ai-je quitté le confort de mon lit, de mon chez-moi ? » Je sais exactement pourquoi j’ai quitté ce confort, mais la question me revient quand même.

La première fois que je suis parti, en 2006, j’ai gardé ce sentiment presque une semaine après mon arrivée. En incluant les transits, les vols et l’attente, en étant chanceux ça peut facilement prendre plus de 20 heures pour se rendre au Japon à partir de Montréal. Ajoutez à cela un manque de sommeil, un décalage d’environ 12 heures, des bagages à trainer partout, des vêtements trempés de sueur, de l’air recyclé dans l’avion qui est trop froid, trop chaud, trop froid… Sans oublier une bonne dose d’insécurité personnelle, de fatigue et d’inquiétude face à la nouveauté. C’était la recette parfaite pour les remises en question.

J’habitais depuis trois jours dans un appartement insalubre que le propriétaire faisait passer pour une auberge de jeunesse. J’avais, jusque-là, rencontré un seul de mes colocataires, Yuri, un grand russe qui ne parlait ni français ni anglais et qui, je dois l’avouer, me faisait un peu peur. Yuri était parti ce soir-là, j’étais seul à l’appartement. En fait je pensais être seul jusqu’à ce que je voie l’énorme coquerelle qui m’observait du coin de la pièce. Je tiens à préciser que je ne crains pas particulièrement les insectes. J’ai des amis qui se transforment en fillette de sept ans à la simple vue d’une araignée. C’est simplement que je n’avais pas planifié de vivre avec des coquerelles. Quand je préparais mon voyage au Japon, quand je parlais de mes plans de voyage à mes amis, il n’était pas question de coquerelles. Les coquerelles ce n’était juste pas dans mes plans. Sauf que là, il y en avait une juste devant moi, une coquerelle. Je l’ai tuée.

Tout à coup, je n’avais plus trop envie de rester au Japon. 1500$ pour six jours à l’autre bout du monde, ce n’était peut-être pas un si bon « deal », mais bon, j’en avais eu assez. Ce n’était peut-être pas fait pour moi les voyages finalement.

Quand Yuri est arrivé ce soir-là, je me suis dépêché de lui montrer ma « victime ». J’avais pris soin de la laisser exactement à l’endroit où elle se trouvait déjà. On communiquait comme on pouvait alors je me suis contenté de lui pointer la bête en prenant une attitude du genre : « Tu ne devineras jamais la chose inacceptable que j’ai dû subir aujourd’hui ». Yuri a constaté, puis il m’a répondu quelque chose qui a complètement changé ma vision des choses : « Bah… Family, family. » Quand j’y pense maintenant, peut-être qu’il voulait seulement dire qu’il y avait une grande famille d’une centaine de coquerelles dans le logement.

Sauf que moi ce que j’ai choisi de comprendre à ce moment précis c’était : « Écoute le grand. Des coquerelles, et n’importe quoi de désagréable tant qu’à y être, tu n’as pas fini d’en voir et d’en vivre. T’es au Japon là, finalement. Ça fait des mois que tu y penses et que tu te prépares. Profites-en, apprécie les bonnes choses et accepte les mauvaises comme faisant partie de l’ensemble de ton expérience. Ces petites bêtes-là font partie de la famille ici alors reviens-en. » Le grand russe que je connaissais à peine et avec qui j’arrivais à peine à communiquer venait de me donner une leçon dont je vais me souvenir toute ma vie.

La journée pénible que j’ai eue aujourd’hui me permet d’apprécier mon arrivée. Il fait doux à San Francisco, il fait beau. J’ai le temps d’écrire, de réfléchir, de savourer le début de quelque chose de nouveau, quelque chose que j’ai voulu longtemps, quelque chose que j’ai, maintenant.

Pour la suite je suis confiant. Il y aura un tas de belles choses pour moi, mais aussi des coquerelles, des coquerelles qui feront partie de la famille.